samedi 13 avril 2013










LIBAN RÉSISTANCE



HOMMAGE AU POÈTE ET GLOIRE A SON PEUPLE FRÈRE

Quelques extraits de « J’AVOUE QUE J’AI VÉCU » et un poème extrait de « EL CANTO GENERAL »

Ils ont exhumé le corps, à la recherche de la vérité…
Pourtant, le poète a été bien assassiné lorsque les bottes avaient pillé et détruit ses demeures à Valparaiso et à Santiago… Ils ont pillé et détruit, de peur que ses mots et sa poésie survolent sa patrie, puis l’au-delà des frontières, appelant les peuples à résister et à combattre l’hégémonie du Grand Capital…

Cette page est dédiée à
Georges Ibrahim Abdallah
ainsi qu’à tous les résistants arabes





Quelques extraits de « J’AVOUE QUE J’AI VECU »

Un accordéon lançait sa plainte romantique, son invitation à l’amour. Rien n’absorbe plus un cœur de quinze ans : navigateur sur un grand fleuve inconnu, entre des rives de montagnes, avec comme destination la mer mystérieuse…

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Lorsque je me trouvai pour la première fois devant la mer je ne pus bouger, de saisissement. Entre deux grands monts (le Huilque et le Maule) se déchaînait la furie de l’océan. Ce n’était pas seulement d’immenses vagues neigeuses qui se dressaient à plusieurs mètres au-dessus de nos têtes, c’était le fracas d’un cœur colossal, la palpitation de l’univers…

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Sur ces plages sans fin ou dans ces monts inextricables naquit la communication entre mon cœur, c’est-à-dire ma poésie, et la terre la plus solitaire de la planète. Il y a de cela bien des années, mais cette communication, cette révélation, ce pacte avec l’espace n’ont jamais cessé d’exister dans ma vie…

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A Cautin, l’été est torride. Il brûle le ciel et le blé. La terre veut secouer sa léthargie. Les maisons ne sont pas préparées pour l’été, comme elles ne l’étaient pas pour l’hiver…

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Je naviguais en solitaire sur le fleuve tumultueux des livres…

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Les plages semblent ne devoir jamais finir. Elles forment au long du Chili, comme l’eau d’une planète, comme un bague enveloppante poursuivie par le fracas des mers australes…

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Les mots
…Tout ce que vous voudrez, oui, monsieur, mais ce sont les mots qui chantent,…Je me prosterne devant eux…Je les aime, je m’y colle, je les traque, je les mords, je les dilapide…J’aime tant les mots…Les mots inattendus…Ils brillent comme des pierres de couleurs,…, ils sont écume, fil, métal, rosée…

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Les escaliers partent d’en bas et d’en haut et se tortillent en grimpant. Ils s’effilent comme des cheveux, marquent une légère pause, se font verticaux…
Combien d’escaliers ? Combien de marches ? Combien de pieds sur les marches ? Combien de siècles de pas de descentes et de montées avec un livre, avec les tomates, avec les poissons, avec les bouteilles, avec le pain ? Combien de milliers d’heures, qui ont usé les marches et ont fini par en faire des canaux dans lesquels la pluie circule en jouant et en pleurant ?
Escaliers !
Aucune ville ne les a répandus, ne les a effeuillés dans son histoire et sur son visage, ne les a dispersés et réunis, comme Valparaiso. Aucun visage de ville n’a eu ces rides par lesquelles les vies vont et viennent, comme si elles étaient toujours en train de monter au ciel ou de descendre à la genèse.

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Les communistes
Pas mal d’années ont passé depuis que je suis entré au parti… Je suis content… Ils ont le cuir dur et le cœur solide… Partout les coups pleuvent sur eux… Des coups spéciaux, des coups pour eux… Vivent les spirites, les royalistes, les aberrants, les criminels de toute espèce… Vive la philosophie creuse et sans squelettes… Vive le chien qui aboie et qui mord, vivent les astrologues libidineux, vive le porno, vive le cynisme, vivent les crevettes, vive tout le monde, mais à bas les communistes !... Vivent les ceintures de chasteté, vivent les conservateurs qui depuis cinq siècles ont les pieds noirs à cause de leur politique et qui ne se les lavent pas…Vivent les poux des villes misérables, vive la fosse commune gratuite, vive l’anarcho-capitalisme, vive Rilke, vive Gide et son petit Corydon, vivent tous les mysticismes… Tout va très bien… Tout le monde est héroïque… Tous les journaux peuvent et doivent paraître, il y a place pour tous, sauf ceux des communistes… Tous les hommes politiques doivent entrer dans Saint-Domingue libéré… Tous doivent célébrer la mort du monstre, la mort de Trujillo, hormis ceux qui l’ont le plus durement combattu… Vive le carnaval, vivent les dernier jours de carnaval… Il y a des masques pour tous… Le masque de l’idéaliste chrétien, de l’homme d’extrême-gauche, de la bonne dame de charité et des matrones des petits pauvres… Mais, attention ! Surtout ne laissez pas entrer les communistes… Fermez bien la porte… Pas d’erreur, n’est-ce pas…Ils n’ont droit à rien… Soucions-nous du subjectif, de l’essence de l’homme, de l’essence de la quintessence… Comme cela tout le monde sera content… Nous avons la liberté… Que c’est beau la liberté !... Mais eux ne la respectent pas, ils ne savent pas ce que c’est… La liberté de pouvoir s’occuper de la quintessence…De l’essentiel de l’essence…
… Les dernières années ont passé de cette façon… Le jazz a passé, le soul est arrivé, nous avons sombré dans les postulats de la peinture abstraite, la guerre nous a secoués et nous a tués… De ce côté-ci rien n’avait changé… Ou peut-être que si ?... Après tant de palabres sur l’esprit et tant de coups sur la tête, quelque chose n’allait plus…quelque chose allait très mal… Les calculs avaient échoué… Les peuples s’organisaient… La guérilla continuait, les grèves aussi… Cuba et le Chili se libéraient… Des hommes et des femmes par millions chantaient l’Internationale… étrange, désolant… Maintenant on la chante en chinois, en bulgare, en latino-américain… Il faut prendre des mesures d’urgence… Il faut l’interdire… Il faut parler beaucoup plus de spirituel…Exalter davantage le monde libre… Et puis frapper plus fort… distribuer plus de dollars… Ca ne peut pas continuer comme ça… Entre la liberté de la trique et la frousse d’Arciniegas… Et maintenant Cuba… Sur notre propre hémisphère, en plein cœur de notre pomme, ces barbudos avec la même rengaine… Et le Christ alors, ça nous sert à quoi ?... Et les curés, hein, qu’est-ce qu’ils font parmi nous ?...On ne peut plus avoir confiance en personne… Même dans les curés… Ils ne voient pas nos points de vue… Nos actions, ils ne voient pas comment elles baissent en Bourse…
… Pendant ce temps les hommes grimpent dans l’espace… Ils laissent des traces de souliers sur la lune… Tout lutte pour changer, hormis les vieux systèmes… La vie des vieux systèmes a éclos dans les énormes toiles d’araignée du Moyen Age… Des toiles d’araignée plus résistantes que l’acier des machines… Pourtant, il existe des gens qui croient au changement, des gens qui ont pratiqué le changement, qui l’ont fait triompher, qui l’ont fait fleurir… Mince alors !... Le printemps est inexorable !



Un poème extrait de « EL CANTO GENERAL »

Je prends congé, je rentre...

Je prends congé, je rentre
chez moi, dans mes rêves,
je retourne en Patagonie
où le vent frappe les étables
où l’océan disperse la glace.

Je ne suis qu’un poète
et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j’aime :

Dans ma patrie
on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j’aime, moi, jusqu’aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c’est là que je voudrais mourir
et si je devais naître cent fois
c’est là aussi que je veux naître
près de l’araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du sud
et des cloches depuis peu acquises.

Qu’aucun de vous ne pense à moi.
Pensons plutôt à toute la terre,
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique : je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l’avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
Que nous allions au cinéma,
que nous sortions
boire le plus rouge des vins.

Je ne suis rien venu résoudre.

Je suis venu ici chanter
je suis venu
afin que tu chantes avec moi.

Pablo NERUDA



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