lundi 13 septembre 2010

Lorsque, pour eux, la vie deviendra intolérable,
ils n’hésiteront pas à recourir
à leur ultime acte de violence : le fascisme
(Raymond RICHA)












Contre l’oubli


11 septembre 1973, Chili……


16 au 18 septembre 1982, Sabra Chatila (Beyrouth – Liban)






Sabra Chatila

Merci, Alberto Cortez








J’étais chez moi, à la Corniche el Mazra, l’immeuble était complètement vide, seule avec une voisine et ses trois enfants, quand j’ai reçu la visite d’une patrouille israélienne conduite par un officier qui cherchait mon mari, directeur du bureau de l’OLP au Liban.

Au moment de sortir l’officier me dit brusquement : « Vous voyez comme nous sommes civilisés… ce n’est pas ce que vous pensez ».

J’avais à peine fermé la porte qu’un journaliste à la radio, la voix brisée, commença à parler du massacre dans les camps de Beyrouth.

Toute cette hypocrisie me fût insupportable : de quelle civilité avait-il parlé ? Peut-on se trouver civilisés du simple fait qu’on appuie sur un bouton et qu’on ne sent pas dans les narines l’odeur de la chair brûlée des bombes au phosphore ? Ou parce qu’il y a des killers locaux pour ‘finir le travail’ sans se salir les mains avec le sang des victimes ? ».

(Bayan el Hout, originaire de Jérusalem, enseignante à la faculté de sciences politiques de Beyrouth, 18 septembre 1982, treize heures, depuis sa maison)




Après deux mois de négociations tendues, un accord est finalement conclu entre l'OLP, le Liban et Israël sous garantie américaine.

L'OLP s'engage à quitter le Liban en échange de garantie que la sécurité des réfugiés des camps, sera assurée.

Israël s'engage à ne pas pénétrer dans Beyrouth ouest et Arafat reçoit la promesse écrite des Américains que les marines ainsi qu'une force multinationale (800 Français, 500 Italiens et 800 Américains) seront les garants ultimes de l'engagement israélien.

Le premier contingent français arrive le 21 août 1982 et doit assurer l’évacuation et la collecte des armes. Cette force doit rester une trentaine de jours, empêcher tout dérapage et protéger les familles palestiniennes.

1er septembre 1982, le retrait d'Arafat et de l'OLP est achevé.

3 septembre 1982, le gouvernement américain. M. Caspar Weinberger, secrétaire à la défense, donnera l’ordre à ses marines de quitter le Liban alors même que les milices fascistes prennent position dans le quartier Bir Hassan, en bordure des camps de Sabra et Chatila.

Le départ des Américains entraîne automatiquement celui des Français et des Italiens.

10 septembre 1982, le dernier soldat de la force internationale est parti de Beyrouth, alors qu’elle devait rester jusqu'au 21 septembre.

11 septembre 1982, le ministre de la Défense israélien Ariel Sharon communique l'estimation de l'armée israélienne selon laquelle il resterait 2 000 combattants de l'OLP à Beyrouth. Cette déclaration est contestée par les Palestiniens.

Le même jour, le Premier ministre israélien Menahem Begin s'entretient avec Bachir Gemayel à Nahariya et propose la signature d'un traité de paix. Gemayel, qui doit composer avec les intérêts de factions rivales au Liban, craignant une guerre civile, choisit de refuser la paix.

14 septembre 1982, Bachir Gemayel est assassiné lors d'un attentat à la bombe qui détruit la totalité de ses bureaux.

M. Ariel Sharon prend ce prétexte pour envahir Beyrouth-Ouest et pour cerner le camp de Sabra et Chatila.

Le massacre ne devait plus tarder à venir.

Les premières exactions commencent jeudi soir du 16 septembre 1982.

Les militaires israéliens assistent passivement tout au long du vendredi 17 septembre 1982 aux massacres commis par les phalangistes.

17 septembre1982, dans l'après-midi, le commandant en chef de Tsahal, le général Rafael Eitan rencontre les officiers phalangistes qui l'informent que l'opération dans le camp était achevée et qu'ils quitteront les lieux le lendemain à cinq heures du matin.

Samedi 18 septembre1982, huit heures du matin, les derniers des phalangistes quittent le camp.



Bilan de l’opération

Près de 5000 victimes, tous des civils, dont 906 tuées et 484 disparues identifiés














Chili
11 septembre 1973

Dernières estimations : 3.197 morts et portés disparus
plus de 28.000 cas de torture

Merci, Jean Ferrat











I/ les circonstances

Au début du XXe siècle, le Chili connaît une industrialisation rapide soutenue par la forte croissance économique des États-Unis d'Amérique. Cette dépendance vis-à-vis des États-Unis fait que la crise économique des années 1930 se répercute durement au Chili. De là vient une certaine sensibilité sociale qui s'impose dès 1938 avec l'arrivée du Frente Popular au pouvoir. Le Chili se lance alors dans une série de réformes : rôle accru de l'État dans l'économie, législation et protection sociale.

Lors du scrutin présidentiel de 1958, Jorge Alessandri arrive au pouvoir soutenu par les partis de droite. Dès 1960, il doit affronter une forte agitation sociale et lors des élections de 1964, Salvador Allende (coalition socialo-communiste) s'oppose à Eduardo Frei Montalva (démocrate-chrétien). Celui-ci est soutenu par le centre et la droite (opposés à Allende) ainsi que par les États-Unis qui financent sa campagne électorale fondée sur l'anti-communisme. Frei gagne les élections, engage des réformes : syndicats, éducation, réforme agraire, services sociaux. Mais il doit faire face à l'opposition du Congrès (qui ne le soutient plus), de ses propres partisans (qui doutent de sa réforme agraire) et lutter contre une inflation importante.

A) Le scrutin serré de 1970

Au scrutin de 1970, la gauche et la droite se livrent à un combat de coqs. Le communiste Pablo Neruda retire sa candidature et forme avec les autres partis de gauche l'Unité Populaire. Cette nouvelle alliance des gauches présente le socialiste Salvador Allende pour candidat unique et prône d'importantes réformes, « une révolution par voies légales », telles que l'expropriation des grands propriétaires terriens et des nationalisations d'entreprises. Face à Allende, se présentent Rodomiro Tomic pour la démocratie-chrétienne et Alessandri (président en 1958).

Les résultats sont très serrés : 27.95% pour Tomic, 35.76% pour Alessandri et 36.29% pour Allende. Puisqu'il n'y a pas de majorité absolue, et comme le veut la constitution, c'est au Congrès qu'il revient de confirmer l'élu à la présidence. Celui-ci adopte précipitamment plusieurs amendements constitutionnels visant à limiter les pouvoirs du futur gouvernement et confirme Allende en tant que président de la République. Le nouveau président met rapidement en place le programme de l'Unité Populaire.

B) Crise économique

Des difficultés d'approvisionnement, l'inflation galopante (508% en 1973), les difficultés de la politique économique et les grèves ont vite fait de mettre le Chili dans une situation difficile. La forte augmentation de salaires provoqua d'abord une hausse de la consommation mais ensuite une inflation. Les catégories sociales menacées par des nationalisations se révoltent, notamment les grands propriétaires dont les possessions doivent être nationalisées.

C) La résolution parlementaire contre Allende

Le 22 août 1973, les chrétiens démocrates (centre) et les membres du Parti National (droite) de la chambre des députés votent par 81 voix contre 47 une résolution intimant à l'armée de mettre fin immédiatement à ce qu'ils appellent des violations de la Constitution et de restaurer le droit, l'ordre constitutionnel et les bases essentielles de la démocratie.

La résolution déclarait que le gouvernement d'Allende recherchait à "[...] conquérir un pouvoir absolu à la fin évidente de soumettre tous les citoyens à des contrôles politique et économique des plus stricts par l'État [avec] le but d'établir un système totalitaire". La plus grande critique consistait dans l'absorption par l'exécutif des prérogatives législatives et judiciaires.

Plus particulièrement, le régime était accusé de:

* diriger par décret en contournant le système législatif
* ne pas appliquer les décisions judiciaires prononcées contre ses partisans ou contrariant ses objectifs
* diverses pressions économiques et policières envers les medias
* permettre à ses partisans de défiler armés tout en empêchant à ses opposants de se réunir légalement
* réprimer illégalement la grève de El Teniente

La résolution condamne enfin "le développement, sous la protection du Gouvernement, des groupes armés qui, en plus d’attenter à la sécurité du peuple et ses droits et à la paix de la Nation, sont destinées à se battre contre l’armée." Les efforts d'Allende pour réorganiser l'armée et la police en lesquelles il ne pouvait faire confiance, furent décrits comme "tentative notoire d'utiliser l'armée et la police à des fins partisanes, détruire la hiérarchie institutionnelle et infiltrer politiquement leurs rangs."

D) Les prémices du putsch

Allende nomme Carlos Prats, chef des armées et allié politique, au poste de ministre de l'Intérieur. Lors des législatives de 1973, l'Unité Populaire obtient 44 % des voix. Il semble que la décision d'une intervention militaire soit prise à ce moment-là. Bien qu'il ait sauvé le gouvernement d'un premier putsch en juin 1973 (un régiment de chars s'en était pris au palais présidentiel, la Moneda), Prats doit démissionner suite à de nouvelles grèves dans les professions libérales et chez les camionneurs, ainsi qu'à la grogne du parti du Pouvoir Féminin. Il est remplacé par Augusto Pinochet. Allende prépare, pour le 12 septembre, un discours aux Chiliens devant annoncer un referendum sur une nouvelle organisation économique du pays.


II/ L'implication des États-Unis

Les États-Unis ne sont guère satisfaits de l'expropriation de grandes compagnies américaines du cuivre et de l'entente entre la Havane et Santiago du Chili. Ils décident d'instaurer un blocus vis-à-vis du Chili et coupent tous les crédits sauf ceux de l'armée chilienne. Ils offrent par ailleurs des stages aux officiers chiliens.

A) L’hostilité de l'administration Nixon

L'administration Nixon est fondamentalement hostile au gouvernement socialiste d'Allende dès son élection. Cette hostilité ressort notamment du mémorandum transmit à Nixon le 5 novembre 1970 par Henry Kissinger, alors Conseiller à la sécurité national. D'après Peter Kornbluh, chercheur au National Security Archive, qui a participé à la déclassification des archives de la CIA, "si les Etats-Unis n'ont pas directement participé au complot du 11 septembre 1973, ils ont tout fait pour préparer le coup d'État contre Allende." Deux documents déclassifiés de la CIA démontrent que dès 1970, le président Nixon souhaitait qu’Allende soit renversé, en étranglant l'économie et en déclenchant un coup d'État.

Selon une retranscription d'écoutes publiée par le National Security Archive, Henry Kissinger, devenu Secrétaire d'État américain, dit au président Nixon, le 16 septembre 1973, en parlant du coup : "Du temps d'Eisenhower, nous aurions été des héros.", puis : "Nous les avons aidés à créer les conditions au mieux".

B) La stratégie de déstabilisation

La CIA a pour mission de déstabiliser le régime chilien afin "d'alimenter un climat propice au coup d'Etat". William Colby, directeur de la CIA de 1973 à 1976, affirme dans ses mémoires, que sept millions de dollars ont été dépensés par la centrale dans ce but. Le mouvement de la grève des camionneurs qui paralyse le pays en octobre 1972 est soutenu financièrement par la centrale de renseignement américaine. Réagissant aux nationalisations effectuées par le gouvernement d'Allende, plusieurs firmes américaines dont ITT apportent leur concours à cette stratégie.

La sédition au sein de l'armée chilienne a également été favorisée, en coordination avec le mouvement d'extrême-droite Patrie et Liberté. En octobre 1970, le chef d'état-major René Schneider, susceptible de s'opposer à un coup d'État, est assassiné par ces éléments séditieux menés par le général Roberto Viaux, lors d'une tentative d'enlèvement.

Les États-Unis ont directement participé au coup d'État proprement dit du 11 septembre 1973. L'administration Nixon fut enchantée du coup de 1973. Kissinger affirme par ailleurs que les grandes manœuvres américaines, dont il ne faut pas perdre de vue qu'il était le principal coordinateur, étaient terminées à l'époque du coup.


III/ Le coup d'État: Septembre 1973

Le 11 septembre 1973 à 9 h du matin, la Monda est assiégée par l'armée sous le commandement de Pinochet. On ne laisse qu'un choix à Allende : s'exiler. Mais il refuse, fait évacuer sa famille et le personnel, et se suicide à l'aide d'une arme automatique que Fidel Castro lui avait offert.
La junte militaire se forme alors, dirigée par un conseil de quatre soldats qui mettent à leur tête Pinochet :

* Augusto Pinochet pour l'armée de terre;
* Gustavo Leigh Guzmán pour l'armée de l'air ;
* José Torii Mérinos Castro pour la marine ;
* César Mendoza Duran pour la gendarmerie.

À sa prise de pouvoir, Pinochet fait en sorte d'être seul à la tête du conseil et est proclamé Président de la république. Il s'attache aussitôt à consolider son pouvoir.

Le 13 septembre, la junte dissout le congrès et met hors-la-loi les partis membres de l'Unité Populaire. Le stade national est temporairement transformé en une immense prison ; 130 000 personnes sont arrêtées en trois ans dont des milliers dans les premiers mois.

La dictature ultralibérale de l'ami de Margareth Thatcher commence dans un bain de sang.










Dernier discours d’Allende, avant sa disparition

L'histoire nous appartient, c'est le peuple qui la fait.




Je paierai de ma vie la défense des principes qui sont chers à cette patrie. La honte tombera sur ceux qui ont trahi leurs convictions, manqué à leur propre parole et se sont tournés vers la doctrine des forces armées.

Le peuple doit être vigilant, il ne doit pas se laisser provoquer, ni massacrer mais il doit défendre ses acquis. Il doit défendre le droit de construire avec son propre travail une vie digne et meilleure.

A propos de ceux qui ont soi-disant " autoproclamé " la démocratie, ils ont incité la révolte, et ont d'une façon insensée et louche mené le Chili dans le gouffre.
Au nom des plus gros intérêts du peuple, au nom de la patrie, je vous appelle pour vous dire de garder l'espoir. L'Histoire ne s'arrête pas ni avec la répression, ni avec le crime. C'est une étape à franchir, un moment difficile. Il est possible qu'ils nous écrasent mais l'avenir appartiendra au peuple, aux travailleurs. L'humanité avance vers la conquête d'une vie meilleure.

Compatriotes, il nous est possible de faire taire les radios, et je prendrai congés de vous. En ce moment, ils sont en train de faire passer les avions ; ils pourraient nous bombarder. Mais sachez que nous somme là pour montrer que dans ce pays, il y a des hommes qui remplissent leurs fonctions jusqu'au bout.
Moi je le ferai, mandaté par le peuple et en tant que président conscient de la dignité de ce dont je suis chargé.

C'est certainement la dernière opportunité que j'ai de vous parler. Les forces armées aériennes ont bombardé les antennes de radio. Mes paroles ne sont pas amères mais déçues. Elles sont la punition morale pour ceux qui ont trahi le serment qu'ils firent.

Soldat du Chili, Commandant en chef, associé de l'Amiral Merino, et du général Mendosa, qui hier avait manifesté sa solidarité et sa loyauté au gouvernement, et aujourd'hui s'est nommé Commandant Général des armées. Face à ces évènements, je peux dire aux travailleurs que je ne renoncerai pas.

Dans cette étape historique, je paierai par ma vie ma loyauté au peuple. Je vous dis que j'ai la certitude que la graine que l'on à confié au peuple chilien ne pourra pas être détruit définitivement. Ils ont la force, ils pourront nous asservir mais n'éviteront pas les procès sociaux, ni avec le crime, ni avec la force.

L'Histoire est à nous, c'est le peuple qui la fait. Travailleurs de ma patrie, je veux vous remercier pour la loyauté dont vous avez toujours fait preuve, de la confiance que vous avez reposé sur un homme qui a été le seul interprète du grand désir de justice, qui jure avoir pu respecter la constitution et la loi. En ce moment crucial, la dernière chose que je voudrais vous adresser est que j'espère que la leçon sera retenue.

Le capital étranger, l'impérialisme, ont créé le climat qui a cassé les traditions : celles que montrent Scheider et qu'aurait réaffirmé le commandant Araya. C'est de chez lui, avec l'aide étrangère, que celui-ci espérera reconquérir le pouvoir afin de continuer à défendre ses propriétés et ses privilèges.

Je voudrais m'adresser à la femme simple de notre terre, à la paysanne qui a cru en nous ; à l'ouvrière qui a travaillé dur et à la mère qui a toujours bien soigné ses enfants.
Je m'adresse aux personnels de l'Etat, à ceux qui depuis des jours travaillent contre le coup d'état, contre ceux qui ne défendent que les avantages d'une société capitaliste. Je m'adresse à la jeunesse, à ceux qui ont chanté et ont transmis leur gaieté et leur esprit de lutte.
Je m'adresse aux chiliens, ouvriers, paysans, intellectuels, à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme est présent déjà depuis un moment. Les attentats terroristes faisant sauter des ponts, coupant les voies ferrées, détruisant les oléoducs et gazoducs ; face au silence de ceux qui avaient l'obligation d'intervenir, l'Histoire les jugera.

Ils vont sûrement faire taire radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. Peu importe, vous continuerez à m'écouter, je serai toujours près de vous, vous aurez au moins le souvenir d'un homme digne qui fut loyal avec la patrie. Le peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier.

Travailleurs : j'ai confiance au Chili et à son destin. D'autres hommes espèrent plutôt le moment gris et amer où la trahison s'imposerait. Allez de l'avant sachant que bientôt s'ouvriront de grandes avenues où passera l'homme libre pour construire une société meilleure.

Vive le Chili, vive le peuple, vive les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles, j'ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain et qu'au moins ce sera une punition morale pour la lâcheté et la trahison.

11/09/73


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